dans POLITIQUE DE SANTÉ

Sommes-nous crédibles pour les droits des femmes aujourd’hui ?

Laurence Rossignol : notre pays a fait des progrès incontestables depuis la loi Veil, voilà plus de quarante ans. La loi Veil puis la loi Roudy, aussi, sur l’égalité professionnelle, deux lois qui ont marqué deux avancées fondatrices en matière d’égalité. Ces lois ont été réassurées, si je puis dire, dans une logique d’amélioration. Car leur efficacité juridique au regard des réalités pouvait être altérée. Avec Véronique Neiertz, nous avons dû ainsi empêcher le délit d’entrave face aux commandos anti-IVG. Moi-même, dans le cadre de mes responsabilités ministérielles, j’ai dû changer la loi pour éviter le même phénomène sur les réseaux sociaux. En fait, la vraie bataille de l’égalité est de réussir la transposition du droit formel au droit réel. Des améliorations sont possibles, donc. En particulier pour les violences sexuelles, avec le recueil des plaintes, ou encore contre les discriminations professionnelles subies par les femmes. Les lois sont là, mais l’institution judiciaire éprouve des difficultés à les faire respecter.`

Que faire encore sur le plan du droit ?

En termes de droit, il me semble qu’il n’existe plus pour le moment de grands défis de principe à engager. En 2014, la loi sur l’obligation de parité de représentation dans les instances est de portée considérable. La parité dans la composition du gouvernement et celle fixée pour les élections sont autant de progrès sur lesquels il serait difficile de revenir. Certes, des ajustements sont à faire. Récemment, au Sénat, nous avons décidé la parité au Comité national olympique et sportif, le CNOSF. Non sans rencontrer des réticences, d’ailleurs.

L’enjeu de l’égalité se situe-t-il ailleurs ?

Il nous faut prendre en compte les mutations sociétales, la dimension systémique des inégalités entre les femmes et les hommes. Pour conduire la bataille de l’égalité réelle, un gouvernement volontariste est nécessaire même. Mais il doit être vigilant et actif. Lorsque le chef de l’Etat évoque à juste titre la violence faite aux femmes par le harcèlement de rue, mais que le ministre de l’Intérieur n’insiste pas auprès des préfets sur ce sujet, on peut s’interroger sur la volonté réelle.

Les inégalités salariales toujours à 20 % selon les statistiques. Que faire ?

Pour faire régresser les différences de salaires, il convient d’identifier ce qui les provoque. Plusieurs aspects dans votre question : d’abord, le fait qu’une grande majorité de salariés à temps partiel sont des femmes, la précarité et la concentration des femmes sur des bas salaires. Les deux tiers des smicards sont des femmes. Cette précarité pèse lourd. Second aspect, les classifications professionnelles pour des femmes non-cadres. Car le volet des femmes cadres mobilise bien les politiques et les médias avec ce ratio de 9 % d’écart indu des salaires. Mais la grande réalité des inégalités se niche dans les classifications. Pour progresser sur ce plan, les partenaires sociaux doivent mettre à plat les situations conventionnelles. Avec le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, nous avions élaboré ensemble, Etat, patronat et syndicats, un guide destiné à améliorer la situation. Malheureusement, au dernier moment, le Medef a refusé sa signature.

Pourquoi cela ?

Parce que l’égalité salariale induit une augmentation des salaires féminins dans les entreprises. Et pourtant, ce texte n’avait pas de valeur contraignante. Ne soyons pas naïfs : la sous-rémunération des femmes tient aussi à une question d’argent pour les entreprises. Augmenter les salaires des femmes, c’est donc augmenter la masse salariale.

La précarité des femmes au travail, est-elle une conséquence de l’inégalité familiale ?

Bien entendu. 50 % des femmes qui mettent au monde un enfant réévaluent leurs projets professionnels. A partir du troisième enfant, c’est souvent le renoncement au travail pour les femmes moins qualifiées. D’autre part, les femmes sont concentrées dans des métiers nouveaux, autrefois des fonctions gratuites. Ce qu’on appelle le «  care  », des métiers féminins comme ceux des crèches, de l’aide à domicile, des Ehpad, pour ne citer que ceux-là. Ces métiers sont mal rémunérés, à fort taux de maladies professionnelles comme les lombalgies, sans compter les emplois du temps morcelés. Sait-on que porter un sac de 50 kilos de ciment est mieux payé que de lever continuellement des personnes âgées de leur fauteuil ?

On voit bien les défis qui restent à relever pour notre pays.


Paru dans ESE n° 1127 du 8 mars 2018 – Crédit photo: Philippe Chagnon / Cocktail Santé
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