dans LIBRES PROPOS & ÉDITOS

Un auteur illustre nous inspire en ces temps troublés. Stefan Zweig, dans ce texte retrouvé chez un libraire connu, qu’il lut en 1932, « Appels aux Européens » , lors de la conférence pour le congrès sur l’Europe de l’Accademia d’Italia à Rome, contre la montée des nationalismes et du fascisme sur fond de xénophobie et d’antisémitisme.

 

Dans toutes les nations ou presque se manifestent des mêmes phénomènes de forte et brusque irritabilité malgré une grande lassitude morale, un manque d’optimisme, une méfiance prête à s’éveiller en toute occasion et la nervosité, l’humeur chagrine qui résultent du sentiment général d’insécurité.

— Stefan Zweig, Appel aux Européens

 

Un texte lucide et d’une étrange modernité, précédé dans sa présentation par un inédit de Jacques Le Rider, universitaire, germaniste et historien. Nous connaissons Zweig et son combat désespéré contre le nazisme. Lors de cette conférence, l’écrivain autrichien déclare : « Dans toutes les nations ou presque se manifestent des mêmes phénomènes de forte et brusque irritabilité malgré une grande lassitude morale, un manque d’optimisme, une méfiance prête à s’éveiller en toute occasion et la nervosité, l’humeur chagrine qui résultent du sentiment général d’insécurité. »

Des propos qui résonnent aujourd’hui avec force.

Avec un sens aigu de l’anticipation, l’auteur du Monde d’hier, ouvrage monumental, plaide pour un système Erasmus avant l’heure. Il faut « […] des conventions internationales permettant aux étudiants la reconnaissance d’un semestre ou d’une année d’études dans une université étrangère ». Notre indéfectible engagement européen n’empêche pas de pointer de nombreux paradoxes. « L’extraordinaire fécondité du Parlement », pour reprendre l’expression d’Alain Lamassoure, ancien ministre et brillant parlementaire, aura certes permis des évolutions comme un Frontex plus efficace, l’adoption de la réglementation des données RGPD, la protection des droits d’auteur, la réforme du statut des travailleurs détachés, l’embryon d’un FBI européen, pour ne citer que les plus marquants.

Pour utiles qu’ils soient, cela n’est pas la matière essentielle des parlements nationaux. D’où un premier paradoxe, celui d’une élection au suffrage universel dans 27 pays du 23 au 26 mai de quelque 751 députés répartis dans au moins 8 à 10 groupes pour de faibles prérogatives finalement.

Deuxième paradoxe, propre à la France celui-là, c’est l’écart récurrent entre les missions fixées par le Traité de l’UE et les attentes programmatiques des candidats français.

Un paradoxe plutôt spécifique et qui dure. Concrètement, le Traité européen ne prévoit pas de compétences pour les institutions communautaires telles que les projets des partis politiques français l’entrevoient. Particulièrement dans les champs sociaux et de la santé. Ce qui fait problème. La déconnexion des idées, souvent sympathiques, avec les réalités est importante. Ce qui ne veut pas dire que le débat ne sert à rien mais, une fois élus, nombre de parlementaires constatent avec regret cet écart. L’absence de pragmatisme français se double d’une incroyable dispersion dans notre représentation dans les groupes au Parlement de Strasbourg.

Autre paradoxe, en filigrane du précédent, la majorité de nos candidats dénoncent les excès de Bruxelles, les pertes de souveraineté tout en promouvant un projet européen très intégratif.

Car faire plus de social (obliger un smic par Etat, par exemple), défendre davantage les frontières économiques et commerciales de l’Union, mettre en commun les dettes publiques, doublonner les réussites industrielles du type Airbus, concevoir une vraie politique commune de l’immigration, harmoniser la santé, rapprocher les fiscalités pour éviter le dumping social, sauver la politique agricole commune, favoriser une grande stratégie d’investissement public et d’infrastructures communautaires, agir fortement sur le climat sont certes de belles ambitions. Mais toutes, sans exception, passent, pour être crédibles, par une puissante politique d’intégration politique et économique (achever la zone euro par exemple), de partage des enjeux et des responsabilités, de compromis (la France n’est pas seule) et d’acceptation de principes parfois contraignants pour nos règles budgétaires et de droit.

Sommes-nous capables, prêts à ces efforts-là (déjà à l’échelon national…) qui relèvent d’un authentique fédéralisme, lequel est récusé chez nous ? Cette demande générale est-elle d’ailleurs utile, raisonnable, compte tenu des déplacements de richesse, de lieux de production de valeur ajoutée qui affaiblissent désormais l’UE et des bouleversements technologiques et méta-géographiques en cours ? L’affaire n’est pas évidente.

Il faut sortir des postures idéologiques qui sont souvent des impostures pratiques.

Avec le recul, trente ans de fréquentation des institutions de l’UE, nous jugeons que cette aventure atteint une sorte de plateau de réalisations. Aller plus loin, avec un ensemble de 27 pays membres, aux attentes diverses, aux écarts importants de moyens et de capacités est un énorme défi. Le seul sérieux, à vrai dire. Cela requiert toutefois une formidable volonté politique partagée dans un univers désormais très disparate. On ne le répétera jamais assez : comment réussir à 27 ce qui n’a pas été fait à 6, 9, 12 ou 15 pays membres pourtant plus homogènes ?

Pour réussir, il faut impérativement faire partager un tel projet aux autres Etats et à une forte majorité politique des citoyens de l’UE. Crédible en soi ?

Il serait opportun déjà de sortir de ce paradoxe français que de croire que tout le monde pense comme nous et que la France détiendrait une légitimité supérieure pour dicter la conduite de l’UE en miroir de nos mimétismes.

Il suffit de fréquenter le Parlement de Strasbourg, de croiser les hauts fonctionnaires, les ministres à Bruxelles et les experts pour savoir que l’aura de la France pâlit depuis l’échec référendaire de 2005. Les choses sont désormais plus compliquées que les simplismes habituels de la politique française.

La demande d’UE a reculé chez nos partenaires de l’Union. Et c’est là un autre paradoxe, compte tenu de l’argent déversé depuis quinze ans dans les économies de l’ex-Peco, les plus bénéficiaires, mais aussi les plus réticents… Si l’on excepte le Benelux, l’Allemagne, l’Espagne, la France bien sûr, l’appétence des milieux officiels pour une relance de la construction européenne est faible. La place de l’Allemagne est primordiale. L’on perçoit nettement chez notre premier partenaire économique et politique une forme de démotivation quant aux défis nombreux à traiter. Ses priorités sont tournées vers d’autres horizons, l’Asie, le continent américain. Au point d’oublier l’attitude des Etats-Unis sur le climat pour ouvrir une négociation Europe-Etats-Unis largement dépourvue de sens !

Cette langueur pèse sur les questions de budget de la zone euro, la PAC, l’idée de défense européenne, le climat, la fiscalité des Gafa, l’attitude envers le Royaume-Uni avec son Brexit. Bref, nombre de questions d’importance stratégique. Peut-être tout cela n’est-il que le stigmate d’une césure générationnelle et d’une génération épuisée.
Et que le rebond viendra.

L’Europe, vraiment européenne ? Malgré tout, nous y croyons toujours.

Alors, votons le 26 mai prochain.


Edito publié dans ESE 1152 du 6 mai 2019 – Illustration : DR
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