dans POLITIQUE DE SANTÉ

Au moment où le dialogue semble renoué avec les pouvoirs publics, le président du Conseil de l’Ordre insiste sur l’urgence de redonner du sens aux réformes portant sur la formation des jeunes médecins.

Une nouvelle démarche, plus proche du terrain pour préparer l’avenir, améliorer l’offre de soins et l’organisation du système à l’échelle des territoires. Patrick Bouet insiste sur les écueils à éviter pour repartir du bon pied, sans exclure des révisions législatives et réglementaires pour sortir de trois décennies d’errance. Le temps est venu de tourner la page, et la formation des jeunes médecins lui semble un levier essentiel pour construire l’avenir.

Estimez-vous que le dialogue est rétabli avec les pouvoirs publics ?

Nous saluons la volonté de la ministre d’inscrire le dialogue au cœur de sa méthode de travail. C’est un vrai changement que nous apprécions, mais notre priorité aujourd’hui est de savoir où l’on va. La politique de santé a déjà fait l’objet de plusieurs annonces éparses du Premier ministre ainsi que de la ministre de la Santé. Nous escomptons surtout qu’une logique d’ensemble émerge sur l’accès aux soins en faisant évoluer la formation professionnelle, mais aussi le rôle et les statuts des professionnels de santé. Ainsi, comment gérer la coopération et l’interprofessionnalité ? Ces questions me semblent majeures pour dessiner une nouvelle organisation de l’accès aux soins. Il s’agit d’une dimension peu abordée qui conditionne le devenir de l’offre de soins, d’une meilleure prise en compte des tâches et des compétences entre professionnels.

Le gouvernement vous semble-t-il parti dans la bonne direction ?

J’entends les informations rassurantes sur l’Ondam pour l’an prochain, la modernisation et l’innovation technologique, la promesse de mesures structurantes en termes d’organisation sur la proximité, de nouvelles solutions envisagées pour trouver des réponses aux déserts médicaux. Tous ces sujets font appel à des orientations budgétaires assez nettes que nous espérons. Le gouvernement aura-t-il l’audace de développer de nouveaux espaces pour répondre à la problématique de l’accès aux soins ? Pour le moment, j’ai le sentiment que le gouvernement va d’abord jouer la continuité dans la gestion du système de santé, qu’il va chercher à confirmer et à accentuer les mesures de la loi de modernisation du système de santé, et je redoute ce manque d’ambition législatif pour partir sur de nouvelles bases. Notamment sur la télémédecine, moteur d’une rénovation de l’organisation et d’une réappropriation de leurs missions par les médecins.

Jusqu’où et sur quoi souhaitez-vous que les mesures législatives et réglementaires soient adaptées ?

Globalement, la loi de modernisation du système de santé ne correspond toujours pas à nos attentes. Nous demandons aux pouvoirs publics de réorienter le dispositif législatif ou de poser les bases d’une nouvelle réflexion dans deux domaines essentiels. D’abord, l’accès aux soins puis son lien avec la formation. Cela fait très longtemps que cette connexion n’est pas établie et si le gouvernement n’envisage pas de le corriger, nos handicaps ne se réduiront pas. La succession de lois organisationnelles ne permet pas de se projeter dans l’avenir du système de santé. Cette carence est récurrente depuis 2002 et ce lien entre la formation des professionnels et l’organisation de l’accès aux soins dans les territoires me paraît une étape fondamentale.

Quels sont les écueils, selon vous, à éviter ?

J’insiste sur ces formations « professionnalisantes » qui peuvent faire sauter des freins pour faciliter l’accès aux soins. C’est un changement complet de paradigme. Il n’est plus question de réfléchir aux structures implantées dans les territoires, mais plutôt de voir comment on construit un projet de santé à l’échelle d’un territoire pour lui permettre de mieux fonctionner. L’innovation ne me paraît pas se situer dans la façon dont les professionnels vont pouvoir être regroupés dans un établissement ou une maison de santé. La vraie question est de savoir comment faire émerger des stratégies issues du terrain. Un projet de santé est un projet médical à l’échelle d’un territoire, où les acteurs, qu’ils soient professionnels ou usagers, qu’il s’agisse de collectivités, de communautés de communes ou de départements, ou encore de régions, forment un ensemble dont sera issue la meilleure solution portée par tous. Nous avons aujourd’hui besoin de cette visibilité consensuelle sur le terrain et les Conférences régionales de la santé et de l’autonomie (CRSA) ont un rôle évident à tenir. Je ne veux plus voir de maire construire des murs en imaginant qu’il tient la solution pour ses administrés, alors qu’un regroupement professionnel s’est organisé à quelques kilomètres. La puissance publique doit donc créer les conditions de cette réappropriation des projets par les professionnels et l’ensemble des acteurs locaux.

Quelles sont vos attentes en matière de formation ?

La réforme globale à envisager pour la formation des professionnels doit faciliter la rénovation du système de santé. Pour le moment, ces deux trains circulent l’un à côté de l’autre sans se rejoindre. Nous restons encore aujourd’hui dans une dissociation de ces deux objectifs et cela ne peut plus durer. Que va-t-il se passer demain ? Nous disposerons d’un système qui observera ce qui se déroule dans les territoires, pour y élargir les initiatives en matière d’innovation et mieux réorganiser l’accès aux soins. Cette restructuration ne me semble pas suffisante. Mettre des internes dans les hôpitaux pour améliorer le troisième recours ne devrait à mon sens pas suffire. Aujourd’hui, la réforme du troisième cycle des études médicales, étendue au deuxième cycle, à laquelle nous réfléchissons doit permettre de partager les objectifs d’accès aux soins dans les territoires. Nous n’hésitons pas à dénoncer les risques que font courir ces réformes si elles restent isolées.

Quelles sont les erreurs à corriger en priorité ?

Les étudiants sont enfermés trop tôt dans des filières, des spécialités dont ils ne pourront plus sortir. C’est un apprentissage des techniques médicales, mais aussi de l’environnement professionnel dans son ensemble, que nous devons mettre au point. Si nous passons à côté de l’objectif d’amélioration de l’accès aux soins, cette réforme de la formation ne permettra pas de préparer les professionnels dont les territoires ont besoin. Pourquoi avoir supprimé 500 postes d’internes en médecine générale cette année au niveau de l’Examen de classement national (ECN) ? Que ferons-nous des cardiologues interventionnels, des rythmologues que nous savons d’avance vraisemblablement trop nombreux dans les années à venir, alors que les cardiologues de premier recours pourraient manquer ? C’est précisément ce type d’erreurs que nous pouvons anticiper et corriger. Un système de formation qui ne se met pas au service du système de santé est un système de santé qui n’intègre pas les professionnalisations précoces des étudiants en formation. Cela conduit, comme nous avons pu le constater, à trois décennies d’errance.

Il est temps de tourner la page !

Propos recueillis par Laurence Mauduit et Pascal Beau

L’ordonnance du Dr Bouet

  • L’Education nationale et la Santé doivent faire équipe.
  • Les universités doivent se concentrer davantage sur la contractualisation territoriale.
  • Faire cesser la compétition entre l’université et la mise en œuvre du système de santé.
  • L’impact des réformes doit être mieux anticipé sur le terrain.
  • Créer des passerelles pour faciliter les réorientations de carrières médicales.

Initialement publié dans ESE N°1117 du 6 octobre 2017 – Crédit photo: Stéphanie Hasendahl / Cocktail Santé
Articles recommandés

Tapez votre recherche et pressez ENTREE pour la valider