dans EUROPE & INTERNATIONAL

ESE est allé à la rencontre de Marianne Thyssen, Commissaire européenne chargée de l’Emploi et des Affaires sociales, pour un tour d’horizon des questions d’actualité, dont évidemment le dossier des travailleurs en détachement…

Quelles sont les perspectives de la Commission pour le marché européen de l’emploi ?

Une véritable dynamique positive de création d’emplois s’est installée dans l’UE. Nous sommes donc résolument optimistes sur l’évolution future du marché de l’emploi. Les données Eurostat montrent qu’il y a plus de 234 millions d’emplois dans l’UE. Nous n’avions jamais atteint un tel chiffre depuis la création de l’Union. Néanmoins, le taux moyen de chômage, qui est de 7,8 %, reste élevé, même si ce chiffre correspond au niveau que nous avions avant la crise économique. Dans ce contexte, il faut souligner le redressement des pays les plus durement touchés par la crise. Globalement, le tendanciel est positif, mais il demeure des problèmes structurels auxquels la Commission souhaite s’attaquer. Le maintien de la dynamique d’amélioration du marché du travail passera par des politiques européennes et nationales ambitieuses. Comme le climat politique et économique semble aujourd’hui plus favorable, nous devons en profiter pour mobiliser davantage nos fonds, soutenir les Etats membres et les encourager à poursuivre les réformes nécessaires. Il faut investir dans le capital humain et accompagner les Etats membres dans l’amélioration à l’accès à l’emploi, en tenant compte des évolutions digitales et de l’économie mondialisée. Nous avons conscience que le modèle de demain doit être structuré aujourd’hui.

Concernant l’emploi des jeunes, quelles politiques la Commission compte-t-elle mettre en place ?

La lutte contre le chômage est une priorité absolue pour la Commission Juncker. Nous voyons une amélioration sur le terrain : depuis 2013, quand il avait atteint son plus haut niveau, à 23,7 %, le chômage des jeunes est tombé aujourd’hui à 16,7 %. Les instruments européens comme la garantie pour la jeunesse et l’initiative pour l’emploi des jeunes (IEJ) ont aidé à obtenir ces résultats, j’en suis convaincue. Avec la garantie pour la jeunesse, nous pouvons proposer aux jeunes une offre de qualité portant sur un emploi, une formation continue, un apprentissage ou un stage dans les quatre mois suivant leur sortie de l’enseignement formel ou la perte de leur emploi. Le principal instrument de financement de l’UE pour faciliter la mise en œuvre de la garantie est l’IEJ, avec une enveloppe de 6,4 milliards d’euros. Vu les résultats, nous continuerons à déployer ces instruments et nous allons ajouter 2 milliards pour la période 2017-2020 pour aider 1 million de jeunes de plus. Notre attention maintenant est centrée sur les jeunes les plus éloignés du marché de travail ainsi que les grands écarts qui persistent entre les Etats membres.

Qu’est-ce que la Commission peut faire pour la formation des jeunes ?

La formation des jeunes est un enjeu majeur. Nous nous félicitons que les Etats membres commencent à se saisir activement de cette problématique et changent leur regard sur les filières à prioriser. Nous aurons toujours besoin d’ingénieurs, mais nous avons aussi également besoin de travailleurs manuels. On doit revitaliser et revaloriser les filières professionnelles et les filières d’alternance. Pour ce faire, nous devons favoriser la création de passerelles entre le système éducatif et le monde du travail. En la matière, les modèles allemands et suisses peuvent servir d’exemples. Mais il serait illusoire de les généraliser à l’ensemble des pays de l’UE. Au niveau de la Commission, nous avons mis en œuvre notre agenda européen pour les compétences. Nous utilisons aussi nos fonds structurels comme leviers de développement. En plus, j’ai proposé la création d’un nouveau programme, Erasmus Pro, avec une enveloppe de 400 millions d’euros. Cette nouvelle activité dans le programme Erasmus + sera consacrée aux stages de longue durée en entreprise à l’étranger pour les apprentis.

Peut-on s’attendre à des évolutions de la directive européenne sur les travailleurs détachés ?

Dans ce dossier, on arrivera à un consensus européen, bien que celui-ci soit très sensible. Le dossier est en main des colégislateurs et j’espère que nous pourrons aboutir à un accord prochainement. La Commission veut faire évoluer les textes pour intégrer le principe de la même rémunération pour le même travail au même lieu, que ce soit pour un travailleur détaché ou pour un travailleur local. Nous ne voulons pas nous limiter à l’application du principe d’une rémunération minimale pour les travailleurs détachés. « A travail égal, salaire égal au même endroit. » Dans la pratique, il appartiendra aux Etats membres de veiller au respect de cette directive sur leur territoire. Nous allons veiller à ce que, dorénavant, les règles soient plus transparentes et équitables pour faciliter le contrôle et la régulation par chaque Etat membre.

La volonté de la Commission est donc d’aller plus loin concernant les droits des travailleurs mobiles ?

Clairement ! Nous pensons que la mobilité des travailleurs au sein de l’Union européenne est un atout économique considérable. Elle ne doit toutefois pas favoriser la concurrence sociale ou fiscale vers le bas entre les Etats membres. Pour garantir plus d’égalité et de transparence, nous allons travailler de manière plus efficiente avec l’ensemble des administrations sociales en donnant plus de lisibilité aux règlements européens, d’une part, et en renforçant les droits des travailleurs, d’autre part. Sur ce point, nous avançons des propositions concrètes avec la portabilité des allocations chômage de 3 à 6 mois et, pour les travailleurs transfrontaliers ayant perdu leur emploi, le bénéficice de leurs droits dans leur pays d’origine à charge du pays de travail dans lequel ils ont travaillé au moins 12 mois. Il est de notre ressort de nous organiser pour garantir les droits des citoyens européens.

Où en sommes-nous du projet d’un socle européen des droits sociaux et quelles sont vos attentes ?

Le projet avance bien. Après une large consultation en Europe, avec plus de 16 000 réponses qui nous ont donné une base de travail solide, nous avons lancé le socle européen des droits sociaux avant l’été. Un sommet social aura lieu au mois de novembre en Suède pour consolider le soutien politique et j’espère que le socle sera proclamé par les institutions européennes avant la fin de l’année. Le marché de travail européen a beau être l’un des plus développés en termes de droits sociaux, il nous reste des avancées à réaliser pour offrir plus de justice et d’égalité aux citoyens. Nous ne pouvons pas rester inactifs quand, par exemple, le taux d’activité des femmes est près de 12 % inférieur à celui des hommes, cela s’aggrave après la maternité et, le développement d’emplois précaires. Le socle vise également à ne pas laisser de côté les nouvelles formes de travail, telles que les travailleurs free-lance. Nos pratiques, nos organisations évoluent constamment. Il est donc essentiel d’accompagner les mutations et de protéger les citoyens européens face à ces bouleversements. Par ailleurs, ce projet a également une portée politique. Nous avons besoin d’un socle de droits sociaux dans les 28 Etats membres. Nous pouvons déboucher sur quelque chose d’intéressant en reconnectant le projet européen à ses citoyens. A mes yeux, ce texte fait office de boussole, car on a besoin d’un instrument pour orienter la modernisation de nos institutions sociales et optimiser leur convergence.

Plus globalement, comment vendre le projet européen en ces temps d’euroscepticisme ?

Les différents épisodes de crise qui ont frappé l’Europe depuis près de dix ans ont changé la perception des citoyens. Malheureusement, pas dans le sens que nous souhaitons. La moins bonne des solutions serait de ne pas en prendre conscience et de continuer comme si de rien n’était. La meilleure, me semble-t-il, est de réexpliquer aux citoyens pourquoi on a besoin de l’Europe. On doit aller vers les gens pour leur expliquer comment l’Europe peut accompagner les changements tout en protégeant ses concitoyens dans un contexte international difficile. Attention, toutefois, cette démarche ne peut pas être une initiative isolée des instances européennes. Son succès passera par une démarche commune avec l’ensemble des Etats membres. Au niveau de la Commission, il nous revient de travailler encore plus étroitement avec eux et de mobiliser et d’orienter nos fonds vers des projets qui placent le citoyen européen au centre de leurs démarches.

Propos recueillis par Alexandre Beau et Henri Lewalle (notre correspondant à Bruxelles)

À RETENIR:

  • Le marché du travail européen est sur une bonne dynamique, en retrouvant un taux de chômage similaire à celui d’avant-crise économique
  • Une priorité : relancer l’emploi des jeunes
  • Révision de la directive « travailleurs détachés » autour du principe : à travail égal, salaire égal au même endroit
  • Le dossier du socle européen des droits sociaux avance doucement… 

Publié dans ESE n° 1115 du 8 septembre 2017 – Crédit Photo: Commission Européenne
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