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Cette quinzaine, la rédaction propose un regard sur un ouvrage majeur, Le Destin de l’Europe, d’Ivan Krastev, directeur du Center for Libéral Strategies à Sofia, détenteur également d’autres mandats dans les instances européennes d’experts. Une contribution sur le risque de désagrégation de l’UE en raison des tensions identitaires, démographiques et sociales constatées par l’auteur dans les anciens pays d’Europe centrale et orientale.

Ivan Krastev est un des meilleurs spécialistes des anciennes féodalités soviétiques, désormais membres à part entière de l’Union européenne. Sa thèse est simple, mais forte : le déséquilibre Ouest-Est de l’UE est majeur. Caractérisées par la montée des populismes, les déséquilibres régionaux et la poussée migratoire incontrôlée, ces nations (Hongrie, Bulgarie, Slovaquie et Roumanie, pour ne citer que quelques pays dévorés par le populisme) peuvent basculer dans une opposition frontale irréductible aux fondamentaux de la construction européenne. Ce scénario existe aussi dans d’autres contrées d’UE, comme l’ex-RDA, le sud de l’Italie, la France également avec l’opposition des villes et des campagnes ou les milieux péri-urbains. Les tensions sont multiples. Elles puisent leurs réalités dans un déséquilibre démographique sans précédent. Recul de la natalité, fuite des élites intellectuelles et économiques vers l’ouest, désertification humaine, sociale, corruption des gouvernements, pertes de repères pour des pans entiers de populations laissées à l’abandon (les fonds européens pour importants qu’ils soient ne sauraient à eux seuls « porter » le renouveau économique tant attendu). L’étincelle qui met le feu dans ces maisons nationales fut et demeure la question des migrants et ses effets séquentiels sur les structures classiques d’intégration sociale et culturelle. Et l’Etat providence, autrefois moteur de l’intégration nationale, dysfonctionne ou ne répond plus…

Quelques données situent l’enjeu. La Bulgarie a « perdu » en vingt ans pas moins de 20 % de son élite passée à l’Ouest. La globalisation, réussie pour certains, est synonyme d’enfermement pour d’autres, faute de perspectives. Les valeurs occidentales libérales au sens Montesquieu du terme sont rejetées, bien qu’elles fondent le paradigme européen. Parce qu’elles sont perçues comme dénaturant l’identité nationale. Toile de fond de cette désillusion, la mutation technologique, l’ouverture des frontières, encensées par les médias, sont considérées comme un facteur de déstructuration des communautés locales. « Allons-nous assister à un clash des solidarités et de la démocratie qui la jalonne, et de ce qui constitue la base même du pari européen ? » s’interroge Ivan Krastev. Les valeurs « cosmopolites » de l’Occident sont vécues comme des menaces. L’incompréhension des peuples devant les rodomontades de Bruxelles sur les libertés fondamentales, dont l’accueil des migrants.

La question de la démocratie est posée. Une visite du musée de l’Histoire de la Hongrie est éclairante. Voilà une nation qui n’a connu véritablement la démocratie que depuis la chute du mur de Berlin et la fin du communisme qui s’ensuivit. C’est fort peu pour forger des racines profondes de partage d’un destin commun avec les vieilles nations que sont les pays fondateurs de la CEE en 1957.

160 pages à lire pour comprendre les mécanismes d’une forme de désagrégation lente, mais peut-être inexorable. Il faudra bien plus que des appels à la démocratie, aux libertés et à la solidarité pour enrayer une dynamique mortifère. Qui imprègne aussi les belles régions de l’Ouest (le récent vote italien). « Pessimisme de la pensée, optimisme de la volonté », disait Gramsci. Krastev nous inflige en tout cas une solide leçon de réalisme.

Le Destin de l’Europe, par Ivan Krastev.

Premier Parallèle, 16 €.


Initialement publié dans ESE N°1129 du 6 avril 2018
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