dans POLITIQUE DE SANTÉ

Est-il encore utile de célébrer le 8 mars, Journée des femmes ? Un risque de banalisation peut-être ?

Roselyne Bachelot-Narquin : c’est très utile, parce que cela constitue un rendez-vous dans le calendrier pour faire le point sur la situation des femmes. Sans cela, la question se diluerait dans d’autres sujets. Je revendique de poursuivre cette Journée des femmes comme un marqueur. D’autant que de nombreuses questions risquent d’être noyées dans l’hypermédiatisation du dossier des violences faites aux femmes à travers la « peopolisation » des témoignages de personnalités du monde du spectacle et de la politique, au détriment des violences banales et quotidiennes, sexuelles en particulier, qui mobilisent mon énergie à tout instant. Or, ces violences sont le lot des femmes modestes sur le plan social et professionnel.

Avec le recul, existe-t-il encore des progrès à réaliser en matière de droits des femmes ?

Tout dépend où vous placez le curseur. Si vous faites référence à ma grand-mère qui fabriquait des obus dans une usine d’armement dans les années 1914-1918, évidemment nous avons progressé. Même par rapport à ma mère, chirurgien-dentiste, les choses se sont améliorées. Ne nous « beurrons pas les lunettes », toutefois. Certains secteurs ont avancé, d’autres moins, voire pas. De toute évidence, des femmes ont conquis des places. Nul ne s’étonne qu’une femme soit pilote d’avion pour ne citer qu’un exemple. En politique, le progrès est réel et les chiffres sont là : la parité progresse et je dois reconnaître que l’ancienne majorité a permis des progrès incroyables avec un saut quantitatif et qualitatif majeur. A contrario, la vie quotidienne des femmes ne s’est pas vraiment améliorée. Je parle de l’emploi, du travail, de la conciliation entre le temps familial et la place dévolue aux femmes dans la vie économique et sociale. Il y a un angle mort dans les politiques actuelles. La double journée, c’est toujours pour elles ! Les familles monoparentales sont aussi un facteur de grande pauvreté et de relégation pour les femmes.

Restons sur ce dernier point. Vous êtes une femme de médias. Comment se fait-il que les grands médias n’évoquent guère ces situations ?

Il existe une réaction circulaire dans ces médias, où ces questions n’intéressent pas les milieux professionnels et ceux-ci jugent que cela n’intéresse pas non plus les auditeurs ou les téléspectateurs. Aujourd’hui, le média n’a pas pour mission d’informer et d’éduquer, mais de divertir. L’information devient donc un sujet de divertissement. Il convient alors de prendre de la distance en
« peopolisant » les faits. Vendre de la violence mettant en scène des personnalités permet un storytelling. Au passage, je regrette que le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, auquel j’ai participé, n’ait aucune audience dans les médias…

L’organisation ministérielle est peu efficiente, avec une secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, qui a un rayonnement médiatique certain, mais peu de poids politique, et une ministre des Solidarités, Agnès Buzin, femme de grande qualité, mais inaudible sur ces questions, car entièrement mobilisée sur les dossiers sanitaires. Pourtant, les sujets de vie quotidienne, tels les modes de garde, touchent directement des millions de femmes.

Dans les pays nordiques, une partie des enjeux de santé est organisée autour de la dimension du bien-être de la famille. Avec une exigence de disponibilité similaire pour les hommes et les femmes. Sommes-nous en décalage ?

La politique familiale s’est bâtie sur une dynamique des allocations. Fût-ce sous conditions de ressources. En soi, une philosophie recevable. Une vision monétaire des aides individuelles a prévalu. Sans pour autant poser la dimension complète des structures collectives, de la vie quotidienne des gens. Cette dimension n’impacte pas les choix actuels. Le président de la République n’a, à ma connaissance, jamais abordé ces questions. Il y a eu dans la campagne présidentielle une impasse sur la famille. Dans une réflexion éthique, se poser la question sur les modes d’organisation de la famille autour de l’égalité et de la solidarité serait utile.

Pourtant, les modes de vie ne sont-ils pas les enjeux essentiels à traiter ?

Bien sûr ! La vraie bataille de l’égalité est là. Arrêtons le discours pontifiant qui ne sert pas à grand-chose. Nous avons besoin d’une vraie démocratie du quotidien. Les politiques se coupent trop souvent des réalités.

Autre aspect des défis. Dans dix ou quinze ans, les évolutions des modes de travail comme la montée du numérique ne vont-elles pas améliorer la situation des personnes, des femmes en particulier ?

Je m’inscris plutôt en faux là-dessus. Je ne crois pas au monde enchanté du numérique comme moteur d’emplois et d’épanouissement des gens, notamment des femmes. Je note que nombre d’emplois féminins vont être fragilisés par ce bouleversement. La réforme du baccalauréat ne va-t-elle pas s’opérer aux dépens des femmes ? Le tronc commun ignore les filières scientifiques, ce qui risque d’être une régression dans les faits, au profit d’une montée en force des hommes dans des domaines professionnels jugés plus valorisants et de l’autocensure des jeunes femmes, qui est une réalité sociale. C’est une question ouverte certes, mais je la pose.

92 % des femmes dans l’emploi à la Sécurité sociale occupent des postes exposés aux mutations technologiques. Idem pour les emplois moins qualifiés dans les hôpitaux. Y a-t-il un risque de paupérisation sur ce plan ?

Vous posez la question du devenir professionnel de ces personnes. C’est également la situation de la caissière du supermarché. Déplorer ne suffit pas. Il faut des contre-feux comme la formation, la requalification, l’attractivité des carrières et des salaires, la prise en charge des besoins nouveaux. Mais toujours dans une approche de valorisation professionnelle.

Le champ de la représentation sociale n’échappe pas à ces défis. Le ministère des Solidarités a imposé des quotas de femmes dans les instances des organismes de Sécurité sociale. Est-ce une bonne chose ?

Lorsque j’étais ministre des Droits des femmes, j’avais souhaité que la parité fût un des critères de représentativité. Mais je fus reçue fraîchement… Parfois, la coercition a du bon ! Pendant quatre ans, j’ai eu affaire à des organisations de professionnels de santé libéraux exclusivement composées d’hommes. Les choses ont-elles changé ? J’en doute.

Que fait-on pour remédier à ce type de déséquilibre ?

On change la loi tout simplement.

Sur l’égalité salariale, que prônez-vous ?

On peut pratiquer la formule islandaise, qui consiste à rendre publics les salaires, du moins à permettre à chaque salarié de connaître la rémunération de chacun. Vous verrez que cela changera les choses.

Et le congé parental ?

Les hommes ne le prennent pas. On le rend obligatoire, alors.

On va réviser prochainement les lois bioéthiques. Quelle est votre position sur ce dossier sensible ?

Cela dépend de ce dont on parle. Mes positions sont claires. Je suis formellement opposée à la gestation pour autrui (GPA). Même éthique, je ne sais pas ce que cela veut dire. Je suis totalement rétive à la marchandisation du corps humain, même encadrée. Par contre, nous devons reconnaître les enfants nés de la GPA à l’étranger. Peut-être est-ce ambivalent de dire cela, mais les enfants ne doivent pas subir les erreurs des parents. Qui parle des enfants au demeurant sur ces sujets ? L’acte de grossesse n’est pas anodin. De mon point de vue, la France s’honorerait à porter ce débat devant les instances européennes pour affirmer un principe de non-commercialisation du corps humain. Sur la procréation médicalement assistée (PMA), pas de problème pour l’ouvrir et qu’elle soit prise en charge par la collectivité, selon une forme appropriée.

Santé, social… Quelles sont les priorités pour les femmes ?

La prévention est un axe de travail majeur. L’enjeu de santé des femmes va monter en puissance. Les cancers, bien entendu. La prévention de la dépendance notamment pour la période post-génésique pour les 55-70 ans, l’appareil auditif aussi. Trois clés pour comprendre les réalités. Les femmes vivent plus longtemps et composent l’essentiel des publics hébergés en Ehpad, ce sont aussi les femmes qui soignent, et ce sont avant tout les femmes qui sont les aidantes. En particulier cette génération sacrifiée qui, à la soixantaine, porte le gamin au chômage et la garde du petit, et aide la mère pour les besoins quotidiens.

Votre parcours politique est long et important. Pourquoi, quasi systématiquement, les chefs d’Etat nomment-ils des femmes aux postes de la Santé et des Affaires sociales ?

Nous ne serions légitimes en politique que si nous assumons des fonctions maternelles. La vérité est là ! Je crois qu’il s’agit d’un réflexe pour des fonctions méprisées, latéralisées, parce que perçues comme subalternes. Une femme ministre de la Santé rassure l’opinion, c’est ainsi qu’ils voient les choses.

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